Souriez, vous êtes évalués ! Evaluate vs exterminate : les évaluateurs daleks (1)

Comme vous le savez déjà, en tant que stagiaires, vous allez tout au long de l’année être observés et surtout évalués. Dans la série « Souriez, vous êtes évalués ! », proche parfois de la pire des téléréalités, vous allez peut-être connaître des épisodes pas toujours drôles, la plupart du temps éprouvants et inutiles, mais que vous ne pouvez pas zapper si vous voulez être titularisés. Le casting laisse souvent à désirer, mais ce n’est pas à vous d’en décider. De toute façon, vous n’êtes pas un personnage clé, même si c’est votre carrière qui est en jeu, vous ferez plutôt de la figuration. Fort de votre statut de stagiaire ou d’intermittent de l’éducation, vous allez donc voir défiler dans votre classe des évaluateurs très divers.

Je vais vous parler ici de la pire espèce des évaluateurs et dont l’utilité est très contestable, puisqu’ils ne servent qu’à bien faire suer les stagiaires, et ensuite à encombrer inutilement les décharges, car ils ne sont pas biodégradables et difficilement recyclables. Ce sont les évaluateurs daleks. On ne les distingue pas les uns des autres car ils se reproduisent par clonage. Aussi pouvez-vous tout à la fois avoir affaire à un tuteur ou une tutrice dalek, un formateur ou une formatrice dalek, un chef d’établissement dalek, un inspecteur ou une inspectrice dalek. Et là, méfiance, les daleks deviennent vraiment méchants lorsqu’ils peuvent se regrouper et leur évaluate risque fort de se muer en exterminate.

Il est facile de les reconnaître : ils n’éprouvent aucune émotion en dehors de la haine, ils sont donc sans pitié ; ils vous observent par le petit bout de leur lorgnette, à travers un prisme très étroit, qui leur offre une vision déformée de la réalité et de votre pratique ; ils ont un vocabulaire stéréotypé, les mêmes obsessions et tics de langage, leurs connexions cérébrales ne sont pas toujours au point, et parfois des fils se touchent. Ils se mettent alors à clignoter et ils vous en font voir de toutes les couleurs. Quoi qu’il arrive, vous n’êtes pour eux que de la chair à canon.

Si vous avez, malheureux stagiaire, affaire à un évaluateur dalek, surtout ne fuyez pas, ça risque de l’énerver. Non, respirez un grand coup, et faites votre séance comme si de rien n’était, en priant pour que vos élèves ne remarquent pas au fond de la classe l’étrange boîte de conserve à la voix métallique qui vous scrute à la loupe, vous fusille du hublot et guette le moindre de vos faux pas : sinon vos élèves vont se tortiller sur leur chaise, et on dira qu’ils se tiennent mal ; se taire et peu participer et on notera que vous n’avez pas su générer un climat de confiance ; partir en courant dès la sonnerie et on vous reprochera de manquer d’autorité ; se retourner sans cesse l’air inquiet et on vous accusera de ne pas les intéresser ; demander à un camarade ou à vous-même ce que c’est que cette drôle de bête-là et on dira qu’ils font preuve de stratégie dilatoire et que vous ne les gérez pas…

Vous l’aurez compris, face à des évaluateurs daleks, il faut faire profil bas. Ils rejettent tout ce qui est exogène, extérieur à leur monde. Votre expérience, ils n’aiment pas ; vos diplômes, vous les oubliez, licencié à la rigueur, maîtrisé sûrement pas car c’est eux qui décident à l’aide de croix si vous maîtrisez quoi que ce soit, mastérisé seulement et seulement si vous l’êtes à la sauce meef, certifié, agrégé, ça ne compte pas puisque c’est eux qui décident s’ils doivent vous titulariser…

Et surtout, surtout si vous êtes Docteur, ne le leur dites pas, ça peut les rendre fous ! Exterminate ! Exterminate !

(1) Référence bien sûr à la célèbre série britannique produite par la BBC, Doctor Who, et notamment aux ennemis jurés du Docteur, les Daleks.

Elle est née la divine comédie…

Une saison dans l'enfer des profs.inddElle est née la divine comédie… Jouez hautbois, résonnez musettes ! Chantons tous son avènement ! Allons, n’exagérons rien, mais je suis vraiment heureuse d’avoir mon livre entre les mains, de le voir tout beau, fraîchement sorti des presses.

Cette saison dans l’enfer des profs se clôt sur une naissance : 300 g de papier pour une année bien amère ; 533 paragraphes pour dénoncer des méthodes inacceptables mais aussi nuisibles, pour les enseignants comme pour les élèves ; 6212 lignes pour retracer mon parcours en tant que fonctionnaire stagiaire après l’obtention d’un Capes de Lettres ; 53872 mots pour le dire, dire l’acharnement mais aussi le ridicule de tous ceux qui ne savent que dévaluer, éliminer, qu’ils soient tuteur, formateur, inspecteur, chef d’établissement… ; 352589 caractères pour dresser le portrait de personnages, dignes d’une farce, qui pourraient figurer au panthéon de la bêtise humaine ; 240 pages pour démonter certains rouages pervers de la machine Éducation.

Cette saison se clôt sur une naissance, peut-être une renaissance, l’avenir me le dira, mais une délivrance en tout cas. Car l’écriture m’a permis de me libérer de cette honte, cette culpabilité que l’on veut vous faire ressentir parce que vous êtes licenciée. Licenciée ? de l’Éducation nationale ? Mais quelle faute inavouable cette stagiaire a-t-elle bien pu commettre car, enfin, l’Institution doit avoir de bonnes raisons ? On ne licencie pas comme cela. Eh bien si, il suffit de ne pas valider votre stage. Quant aux méthodes employées, je les traite dans mon roman et j’aurai l’occasion d’y revenir sur ce blog.

10 juillet 2015, l’annonce de mon prochain licenciement – il ne sera réellement arrêté qu’en octobre – c’est là où tout a vraiment commencé. Avant cette date fatidique l’idée d’écrire ce livre avait germé, j’en avais déjà choisi la trame, celle de La Divine Comédie qui m’a servi de fil rouge, un fil que j’ai suivi pour sortir de cet enfer, me reconstruire, et comprendre ce qui m’était arrivé. Comprendre ce licenciement injuste et brutal, sans bien sûr l’accepter, à travers les méthodes et les ficelles juridiques, administratives utilisées pour justifier l’injustifiable : arbitraire, acharnement, dénigrement systématique… la fin justifie les moyens. Des moyens inhumains qui vous laissent confus, blessé, humilié, honteux, impuissant. Et face à vous une Institution qui veut surtout rester impunie.

L’écriture m’a permis de sortir de cette confusion, d’avoir de nouveau les idées claires, de panser mes blessures par l’ironie et la distance qu’elle permet, de relever la tête, de reprendre un droit que l’on m’avait confisqué, celui de faire entendre ma voix et, même si celle-ci reste à l’état de chuchotement, elle aura au moins le mérite d’avoir existé.