L’EQP ou le lâcher de stagiaires

Qu’est-ce que l’EQP, ou Examen de Qualification professionnelle ? C’est la dernière étape pour certains stagiaires de l’éducation nationale, triés sur le volet, qui n’auraient pas donné toute satisfaction à leurs éleveurs évaluateurs (ESPE, IPR, tuteur/tutrice, chef d’établissement). Quels sont leurs critères ? Parmi les principaux, citons le délit de faciès, d’âge, d’expérience… Un bon fonctionnaire se doit d’être obéissant voire servile et toute personne exogène à l’EN, mais aussi à l’ESPE, ayant suivi un parcours différent, ou encore tout stagiaire suspect de ne pas savoir se taire ou parler à bon escient est jugé réfractaire et sanctionné par un refus de titularisation.

Avant cet EQP, ou jury de validation, chargé en dernier ressort de vous décréter apte ou inapte à la servilité au métier d’enseignant, le pigeon stagiaire doit passer par différentes étapes.

De la ponte à l’œuf puis à l’éclosion ou l’entrée dans le métier

il s’agit ici du cycle de reproduction classique du stagiaire, passage d’un concours, CRPE, CAPES, CAPLP, etc. puis admission. Lorsque les pigeonneaux ont réussi leur éclosion, on va les élever au sein de leurs établissements (école, collège, lycée) et de L’ESPE. Quel est le type d’élevage pratiqué ? Il n’existe pas de règles, ce dernier étant au bon vouloir des tuteurs, formateurs, inspecteurs. De nombreuses études montrent, hélas, que l’élevage biologique de type extensif dans l’éducation nationale, où le stagiaire est élevé en toute liberté et nourri au bon grain, est très rare, voire inexistant. Et pourtant on ne dira jamais assez les bienfaits de ce type d’élevage d’enseignants, respectueux des principes éducatifs et non polluants et qui a fait ses preuves en Finlande, notamment.

Si donc vous tombez, par le plus grand des hasards – heureux veinard ! – sur des éleveurs soucieux de votre bien-être, vous pourrez mieux résister aux différentes pressions et au stress de l’année ; votre teint sera rosé, vous respirerez la santé, la joie de vivre et le plaisir d’enseigner et très vite vous sentirez des ailes vous pousser, bien préparé à prendre votre envol.

Si à l’inverse, vous tombez sur des éleveurs intensifs (et ils sont malheureusement légion), peu scrupuleux, voire toxiques, vous allez subir un gavage pendant toute l’année, assorti de conseils rances et très indigestes, et soumis à un stress régulier et contre-productif, voire à du harcèlement. Certes vos poussées d’adrénaline attendriront un peu votre chair, mais l’amertume prendra bientôt le dessus et, malgré vos larmes, vous ne serez jamais labélisé ou à même de rivaliser avec la viande  délicieuse de l’agneau pré salé. Non seulement on vous coupera les ailes et vous risquez d’atteindre très rapidement votre seuil de tolérance ou de péremption. Votre teint sera terne ; les yeux cernés, bien fatigué, vous vous recroquevillerez… Bref ce ne sera pas la grande forme et vous aurez d’autant plus de mal à gérer les petits tracas quotidiens, ou à pouvoir vous ressourcer auprès des vôtres dans votre nid douillet.

La chasse est ouverte : le lâcher de stagiaires

Bon an, mal an, votre année de stage est terminée et la relève est assurée ou du moins les pigeons de l’année prochaine vont bientôt naître. Vos éleveurs peuvent donc opérer leur première sélection pour votre validation ou non-validation de stage. Soit vous serez mis sur le marché, c’est la titularisation ; si vous n’êtes pas encore consommable, mais que l’on pense pouvoir vous amener à maturation après une deuxième année d’élevage de stage, ce sera un renouvellement ; soit vous êtes décrété impropre à la consommation, donc jetable, et ce sera le licenciement.

Et c’est bien dans ce dernier cas où l’EQP entre en scène et prend tout son sens.

Vous pouvez bien jeter un coup d’œil sur les textes officiels, mais ils ne vous apprendront rien, rien en tout cas qui puisse vous préparer à la réalité, car le cadre réglementaire est suffisamment flou et large pour que chacun fasse ce que bon lui semble. Et pourtant c’est sur la foi, trop souvent mauvaise, de cette commission, que va se jouer votre carrière. Si vous sentez que vous êtes sur la sellette, ne prêtez pas une oreille trop attentive aux discours lénifiants, voire fatalistes et même cyniques, de certains de vos collègues ou de certains syndicats vous invitant à montrer vos points forts mais aussi vos points faibles, à faire votre autocritique, mais aussi et surtout profil bas. Comme si ce jury allait vous écouter alors qu’il a déjà décidé de votre sort ! Ou alors vous subirez la double peine. Le licenciement certes, mais aussi l’humiliation de ne pas avoir pu vous défendre. Certes, tous les stagiaires convoqués à cet EQP ne seront pas licenciés. Il faut bien soigner les statistiques, et respecter certains quotas en noyant dans la masse les stagiaires que l’on mène à l’abattoir. Mais si vos rapports sont à charge, surtout s’ils sont truffés de contre-vérités et de dénigrements de votre personnalité, c’est qu’ils se préparent déjà à vous licencier mais aussi à blinder le dossier, à vous couper les ailes pour que vous ne puissiez pas contester.

Dans la réalité et dans ce dernier cas, L’EQP s’apparente à un rendez-vous de chasseurs prêts à tirer à vue. D’abord c’est la battue, la convocation à l’entretien, et là bien embusqués, ils vous attendent au tournant. Vous, vous y allez, sans vous douter de rien – quoique… certains stagiaires ont le nez creux, ils ne s’y rendent même pas ; d’autres préfèrent démissionner avant d’en arriver là. Donc, vous y allez, pas si confiant que cela, mais vous avez préparé votre entretien, et vous pensez qu’on va vous écouter. En fait, vous vous retrouvez enfermé dans une salle exiguë à huit (cinq au moins) contre un et bien sûr vous ne pouvez ni vous faire accompagner, ni vous échapper ; autant dire qu’ils ne peuvent pas vous rater. Le lâcher de pigeons, ce n’est pas pour vous faire voyager, non. Ne vous fiez pas à son nom, « examen de qualification professionnelle », n’attendez aucune question sensée, ni sur la pédagogie, ni sur la didactique, ni sur votre travail, ni sur la matière enseignée, cela n’a rien à voir avec les épreuves du Capes ni votre façon d’enseigner – vous pouvez même vous retrouver nez à nez avec votre IPR, oui, oui, le/la même qui est venu(e) vous voir pour décider de votre validation ou de votre passage en commission – et vous devrez essuyer des salves calomnieuses, des propos blessants qui pourront vous laisser au tapis.

Dans l’avant-dernier chapitre de mon livre, j’ai raconté cet EQP sous forme de farce – et pourtant je n’ai même pas eu à forcer le trait. D’autres témoignages existent sur les conditions d’entrée ou plutôt de sortie du métier, les méthodes pratiquées. Lisez-les si vous voulez vous faire une idée. C’est édifiant !

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