Fonctionnaire, fonctionnaire, est-ce que j’ai une gueule de fonctionnaire ?

Pour cette rentrée, je vais aborder un sujet peu plaisant, le licenciement dans l’éducation nationale. Mais bon, difficile de faire l’impasse, car il est malheureusement d’actualité pour tous les stagiaires de l’éducation nationale qui ont été licenciés cette année, qui ne comprennent pas ce qu’il leur arrive, qui peuvent se sentir désemparés. Et ce n’est sûrement pas l’éducation nationale et sa DRH (Ah bon, il y a une DRH ? Mais non, voyons, évidemment je plaisante, enfin il n’en existe pas une digne de ce nom) qui vont les aider à y voir plus clair et à affronter ce moment douloureux.

Car le licenciement dans l’éducation nationale est un sujet tabou, en tout cas sur lequel l’EN n’est pas pressée de communiquer. Le linge sale on le lave en famille, entre soi, à l’abri des regards et des questions trop indiscrètes, on ne commente pas les chiffres [1], on tente même de les escamoter, on ne suit aucune règle, on ne répond pas aux interrogations légitimes de tous ceux qui sont licenciés. Et surtout on emploie des méthodes déjà dénoncées par Daniel Arnaud dans son article « Un totalitarisme dans la République », pour isoler et réduire au silence tous les empêcheurs de tourner en rond et préserver ainsi une image que l’on veut lisse, sans aspérité, et surtout sans tache. Ce qu’analyse Daniel Arnaud, je l’ai vécu pendant mon année de stage, et même s’il est plus simple de virer un stagiaire qu’un titulaire, les méthodes utilisées sont les mêmes : pour cacher les fausses bonnes raisons de vous licencier, on « blinde », on « verrouille » les dossiers ; on s’acharne, on laisse la personne à terre, suffisamment exsangue pour qu’elle n’ait plus de forces pour se battre et qu’elle ne relève pas la tête.

Bien sûr j’étais loin de me douter de tout cela lorsque j’ai passé le capes. Je savais bien déjà deux, trois petites choses sur l’EN. J’avais été contractuelle, je connaissais donc en partie le travail à effectuer sur lequel j’avais d’ailleurs été évaluée positivement, je savais aussi que je serais stagiaire. Pourquoi d’ailleurs appeler « stage » ce qui devrait être une formation en alternance ? Parce que ces derniers termes sont trop valorisants ? Pas assez infantilisants ? Parce que, pour cela, il faudrait mettre en place une véritable formation ? Et ça, en effet ce n’est pas gagné. Ils ont pourtant réussi à trouver un nom bien prétentieux, l’Espé, école supérieure du professorat et de l’éducation, mais c’est tout. La structure, elle, a été bricolée vite fait, et très mal fait, sans mur porteur ; la majorité des matériaux, des outils, l’ameublement même, ont été récupérés dans la décharge des IUFM pour être recyclés rapidement, et hop, on passe un petit coup d’enduit et le tour est joué. Comment faire du neuf avec du vieux ? Demandez à l’EN, c’est un savoir-faire qu’elle possède et qu’elle a pu peaufiner au fil des ans. Certes vous tournez en rond, vous n’avancez pas, mais après tout, qui s’en soucie ? De toute façon, le principal ce n’est pas le fond mais la forme et dans son opération de com, l’EN avait soigné sa présentation. C’est qu’elle est très forte cette institution pour enrober n’importe quoi dans des faux-semblants, entre langage technocratique et grandes formules creuses hors du temps et de la réalité qui fleurent bon la mise en coupe réglée : « refondation pédagogique », « métier d’enseignant, qui porte une ambition pour la Nation tout entière »… Et quand vous commencez à déballer, à l’intérieur, en guise de contenu, c’est le vide sidéral.

Bien sûr, je pouvais me douter que nous allions, en tant que stagiaires, essuyer les plâtres de cette refondation sans fondation, mais je ne pensais pas que certains d’entre nous allaient finir écrasés et que les brèches ne seraient jamais colmatées. Je ne me doutais pas non plus que la seule règle à suivre lors de cette année de stage serait : sois bête et tais-toi !

Car l’essentiel n’est pas d’être un bon enseignant ni même un enseignant tout court, non l’essentiel est d’être un bon fonctionnaire ou un « bon petit soldat », selon les mots mêmes d’un formateur. L’année de stage ne sert pas à évaluer votre pratique, elle sert à évaluer votre capacité à obéir à n’importe quelle injonction absurde, à subir comme me l’a dit un syndicat « un formatage pédagogique », à vous taire devant toutes les incuries et les abus de pouvoir. Bien sûr, rien ne vous oblige à devenir bête, vous pouvez juste faire semblant – et plus vos évaluateurs sont incompétents, plus vous devez montrer que vous êtes incapable de penser par vous-même. Ça les rassure ! Pour être un bon fonctionnaire-stagiaire de l’EN, laissez donc votre cerveau au vestiaire, vos principes, vous vous asseyez dessus, et c’est parti pour une année de plaisir… et de bizutage (je croyais pourtant qu’il avait été interdit en 1998), avec mise sous tutelle et infantilisation, quelques brimades et humiliations, histoire de vous mettre au pas, quand il ne s’agit pas de harcèlement pur et simple. Bref, que du bonheur !

Et si, au terme de votre parcours, on dénigre votre personnalité, si l’on nie votre travail et des compétences que vous savez acquises, si l’on remet en question votre « comportement » ou votre « éthique » vis-à-vis de votre hiérarchie, si votre inspectrice vous lance en pleine face et en plein EQP, « vous n’êtes qu’une contestatrice »… ne cherchez pas plus loin les raisons de votre licenciement : vous n’avez pas la gueule de l’emploi, une bonne tête de fonctionnaire. Alors, ne battez pas votre coulpe, traînez-les devant les tribunaux si vous voulez et si vous le pouvez, et surtout redressez la tête. Oui, vous êtes certainement fait pour ce métier, mais êtes-vous sûr d’être fait pour ce milieu ?

[1]. Certains syndicats, et pas des moindres, préfèrent d’ailleurs ne pas communiquer sur le sujet, certains allant même jusqu’à parler de cas « rarissimes » de licenciement quand ils ne les justifient pas. Et pourtant, en 2015, l’année où j’ai effectué mon stage, FO avait dénoncé des « charrettes de licenciements » dans plusieurs académies.

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