Ça rentre pas dans les cases

Je vous parlais dans mon dernier billet du licenciement des stagiaires de l’éducation nationale. J’aimerais revenir sur les méthodes et arguments utilisés par quelques « bonnes âmes » au sein de l’EN qui tiennent des discours lénifiants ou minimisent ces licenciements pour mieux les justifier. Leurs arguments, bien pauvres en vérité et dignes de sophistes, ne font état que de présupposés et de généralisations donnés comme des évidences, sans tenir compte de la réalité, celle des chiffres et des rapports d’évaluation, allant jusqu’à nier la souffrance engendrée.

Premier argument : les licenciements de stagiaires de l’éducation nationale sont rares.

Déjà cet argument n’est pas valable. Un licenciement abusif même au singulier n’est pas acceptable et ce qui constitue l’abus de pouvoir ce sont les méthodes utilisées et les raisons invoquées pour licencier. Et puis cette affirmation est tout bonnement fausse. Dans une lettre ouverte adressée à la ministre de l’EN et datée du 3 septembre 2016, La FNEC-FP FO s’insurge à nouveau contre les « charrettes de licenciements » d’enseignants stagiaires.

15 % en 2015 ! C’est le chiffre avancé dans cette lettre. Si l’on applique ce pourcentage aux chiffres des admis aux concours 2014, devenus stagiaires, cela nous donne plus de 2 000 enseignants dans le secondaire « mis en redoublement ou en licenciement » en 2015.

Vous, je ne sais pas… moi, en tout cas, ce n’est pas le sens que je donne à la rareté. Je veux bien croire qu’entre les murs, certains ont perdu tout contact avec la réalité extérieure, mais il leur suffit d’ouvrir un dictionnaire pour comprendre le sens de ce mot. Et s’ils persistent dans le déni des chiffres et de la langue française, eh bien qu’ils aillent dire aux centaines de salariés d’Alstom menacés de licenciement que leur suppression de postes, c’est rien, c’est rare, rarissime même, que ça ne vaut pas la peine de se battre. Allez soyez gentils, rentrez chez vous et tournez la page !

Revenons-en à l’EN et à cette lettre ouverte : 15 % en 2015… et ce n’est pas fini ! Plus de 10 % en 2016… sans compter les enseignants du premier degré qui eux aussi subissent ces licenciements abusifs ! Pas étonnant donc que l’on s’alarme de ces chiffres… et des méthodes utilisées.

Car on pourrait tout à fait penser que ces refus de titularisation, même s’ils sont loin d’être rares, sont justifiés. En ouvrant les vannes du recrutement, l’EN se serait trouvée face à des milliers de personnes qui ont réussi des concours exigeants (capes, caplp, crpe, agrégation, etc.) mais qui s’avèrent incompétents. C’est peu probable, surtout dans de telles proportions. Pour autant, la question mérite d’être étudiée.

Deuxième argument : les stagiaires licenciés sont dans le déni de dysfonctionnements réels.

Dysfonctionnements réels, brrr, ça fait froid dans le dos. On imagine un stagiaire qui disjoncte à chaque cours. Heureusement que les Super Purgons de l’éducation veillent au grain ! J’aimerais quand même rappeler qu’un stagiaire ne dysfonctionne pas, ce n’est pas une machine, ni une structure administrative comme peut l’être l’EN, mais un être humain… Remplaçons donc ce terme par quelque chose de plus approprié, comme difficultés par exemple, ce qui ne change rien au caractère fallacieux de cet argument. Alors quelles sont ces difficultés réelles qui justifient le licenciement ? « la non-assiduité à la cantine » ? le fait de faire « cours au tableau » ? de ne pas adopter la bonne posture (sans jamais préciser ce qu’elle doit être) … ?

Mais non, vous n’avez rien compris, enfin ! Les stagiaires ne sont pas licenciés parce qu’ils ont des difficultés, non, ils le sont parce qu’ils sont dans le déni de ces difficultés !

Et ça c’est l’argument le plus pervers qui soit. Pourquoi ? Parce qu’à l’issue de votre première année de stage, si vous acceptez de faire amende honorable, vous pourrez redoubler pour remédier à toutes ces difficultés : vous mangerez tous les jours à la cantine, vous ne ferez plus cours au tableau, vous montrerez de l’enthousiasme à l’idée d’appliquer la réforme du collège et d’ailleurs tout ce qu’on vous demandera d’appliquer, etc. Vous adopterez – enfin ! – la bonne posture ! Or, si vous contestez toutes ces « difficultés » – non pas par mauvais esprit, mais parce que justement vous avez de l’esprit et vous vous en servez –, vous serez accusé(e) d’être dans le déni, de refuser de vous former, d’être irrécupérable, donc bon à jeter et être licencié(e).

De toute façon vous êtes piégé(e). Comment voulez-vous décemment vous défendre face à des assertions aussi ridicules ? « C’est vrai je n’ai pas mangé à la cantine, car je n’avais pas pris conscience de l’importance de ce problème mais je promets de tout faire pour m’améliorer et d’être désormais assidu(e) au réfectoire » ? Face aux ressentis et aux mensonges, c’est encore plus périlleux. Comment leur dire que vous savez mieux qu’eux ce que vous pensez, sans paraître indélicat ? Comment leur dire qu’ils mentent sans froisser leur susceptibilité et être accusé(e), comme je l’ai été, d’avoir un « comportement inadapté » ou une « éthique professionnelle instable » vis-à-vis de votre hiérarchie ?

Vous l’aurez compris, votre compte est bon, même si ça ne rentre pas dans les cases, que ça n’a rien à faire dans un rapport d’évaluation, que ce n’est pas pertinent, ni fondé sur des faits ou la moindre observation. Et plus vos détracteurs seront incapables de justifier votre licenciement, plus ils s’acharneront et useront d’une communication perverse (flou, ressenti, paradoxe…), une violence verbale par petites touches, mais bien distillées, dont Marie-France Hirigoyen et bien d’autres ont dénoncé les méfaits.

Et plus ils seront nombreux à monter au créneau. Car ce n’est pas une, pas deux, mais trois personnes qui vont vous évaluer. Comme l’avait dit une formatrice, le stagiaire est au centre d’une triangulaire. Et encore ça c’est la règle générale qui donne naissance à plein d’exceptions, car de mon côté, j’ai eu six évaluateurs, rien que pour moi ! Je n’étais pas au centre d’un triangle, mais d’un hexagone. Et être évalué sous l’signe de l’hexagone, c’est pas la joie, en vérité, et le roi des cons, sur son trône, me dites pas qu’il est Finlandais. De toute façon c’est très difficile de départager tous ces dévaluateurs, il faudrait plusieurs couronnes pour ça ; car c’est à qui rendrait le rapport le plus négatif, à qui utiliserait la formule la plus grotesque, à qui produirait la plus grosse contradiction, etc. Alors, à quand les Gérard des rapports d’évaluation ?

Et quoi qu’il arrive, on refusera de vous entendre. L’absence de réponse, le refus de discuter fait aussi partie de cette communication perverse.

Et je ne peux pas croire que ces « agents » qui infantilisent, méprisent, humilient, usent et abusent d’un langage perverti puissent promouvoir un modèle éducatif, digne de ce nom. Et je ne peux pas croire que ces « agents » qui se portent garants de telles méthodes, à travers leurs sophismes, aient le moindre souci de l’humain, de leurs élèves ou de nos enfants. À tous ceux-là, je conseille de s’aérer les méninges – ils en ont bien besoin – et d’aller voir ce qui se fait ailleurs sous d’autres cieux, de respirer un air moins vicié, en Finlande, par ex., qui a réussi à débarrasser son mammouth de son administrativite, de sa graisse saturée qui l’empêchait d’avancer.

Là-bas, l’enseignant est considéré comme un être humain, avec ses failles mais aussi ses forces, ses différences, bref « une personne réelle, non pas une entité désincarnée n’existant que dans l’imaginaire administratif ». Ça fait rêver, non ?

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