Souriez, vous êtes évalués ! Le stagiaire, un malade imaginaire (acte I)

Comédie en 3 actes

Acte I : exposition

Le stagiaire est le plus souvent un malade imaginaire qui n’existe que dans la tête de ses évaluateurs. Pour ces derniers, tout stagiaire bien portant est un malade qui s’ignore. Il faut déjà vous faire à cette idée, vous avez des difficultés. Si, si, c’est un fait, un stagiaire est par nature malade et a des difficultés. Si on ne vous le dit pas au moins une fois durant votre année de stage, c’est que vous êtes un(e) sacré(e) veinard(e) – Vous êtes sûr(e) que vous êtes stagiaire de l’Éducation nationale ? Et si vous ne les reconnaissez pas, c’est que vous êtes dans le déni. Donc, vous avez des difficultés, d’abord parce que vous intégrez un corps bien malade, l’Éducation nationale, et que vous n’êtes pas à l’abri de tous les virus qui traînent, toutes les difficultés qui n’ont jamais été résolues et qu’on va vous coller sur le dos ; ensuite, parce que si vous n’avez pas de difficultés, on vous en créera. Qu’est-ce que vous croyez ? Il faut bien justifier la fonction et le salaire de tous nos bons docteurs ès éducation, les formateurs, les inspecteurs, et même ceux des tuteurs, infirmiers, urgentistes, selon les cas, parfois fossoyeurs, certains faisant tout pour vous enterrer. Car si vous n’êtes pas malade, à quoi ça sert d’avoir prévu autant de monde et autant d’argent pour vous soigner ? C’est que ça coûte cher une année de stage, votre inscription à l’Espé, votre parcours de formation, vos remboursements de déplacement, la prime de votre tuteur/tutrice et le salaire de vos inspecteurs. Il va bien falloir justifier tous ces frais et rentabiliser tout ce que vous coûtez à l’État. Car, oui, c’est comme ça, c’est vous qui coûtez du temps, de l’énergie, de l’argent et qui devrez rendre des comptes. Et si vous n’arrivez pas à vous soigner, vous pourrez le payer très cher.

Si, donc, vous avez le malheur, comme moi, de tomber sur des docteurs ès éducation et une tutrice façon Purgon, vous verrez vite qu’ils ne sont pas là pour accompagner un enseignant bien portant et qui a juste envie de le rester en bénéficiant d’une formation et de conseils pertinents. Non ils sont là pour vous ausculter, prendre le pouls, mesurer la tension, disséquer votre pratique, scanner votre cerveau, trouver ce dont vous pouvez bien souffrir et vous prescrire tout à un tas d’injonctions contradictoires ou de conseils ineptes qu’il vous faudra suivre et appliquer si vous ne voulez pas être accusé(e) d’être dans le déni et de refuser de vous former. Si vous résistez, vous serez diagnostiqué(e) en grandes difficultés et vous aurez à votre chevet tout un tas de Purgons qui feront passer un simple rhume pour une pneumopathie aiguë avec hospitalisation à la clé. Et là, tout le corps médical est sollicité. Toute la science ès éducation au service du stagiaire en difficultés. Et vous avez intérêt à avoir un moral d’acier et une santé de fer si vous ne voulez pas succomber à tous leurs mauvais traitements, à leurs lavements et leurs saignées.

Souriez, vous êtes évalués ! Evaluate vs exterminate : les évaluateurs daleks (1)

Comme vous le savez déjà, en tant que stagiaires, vous allez tout au long de l’année être observés et surtout évalués. Dans la série « Souriez, vous êtes évalués ! », proche parfois de la pire des téléréalités, vous allez peut-être connaître des épisodes pas toujours drôles, la plupart du temps éprouvants et inutiles, mais que vous ne pouvez pas zapper si vous voulez être titularisés. Le casting laisse souvent à désirer, mais ce n’est pas à vous d’en décider. De toute façon, vous n’êtes pas un personnage clé, même si c’est votre carrière qui est en jeu, vous ferez plutôt de la figuration. Fort de votre statut de stagiaire ou d’intermittent de l’éducation, vous allez donc voir défiler dans votre classe des évaluateurs très divers.

Je vais vous parler ici de la pire espèce des évaluateurs et dont l’utilité est très contestable, puisqu’ils ne servent qu’à bien faire suer les stagiaires, et ensuite à encombrer inutilement les décharges, car ils ne sont pas biodégradables et difficilement recyclables. Ce sont les évaluateurs daleks. On ne les distingue pas les uns des autres car ils se reproduisent par clonage. Aussi pouvez-vous tout à la fois avoir affaire à un tuteur ou une tutrice dalek, un formateur ou une formatrice dalek, un chef d’établissement dalek, un inspecteur ou une inspectrice dalek. Et là, méfiance, les daleks deviennent vraiment méchants lorsqu’ils peuvent se regrouper et leur évaluate risque fort de se muer en exterminate.

Il est facile de les reconnaître : ils n’éprouvent aucune émotion en dehors de la haine, ils sont donc sans pitié ; ils vous observent par le petit bout de leur lorgnette, à travers un prisme très étroit, qui leur offre une vision déformée de la réalité et de votre pratique ; ils ont un vocabulaire stéréotypé, les mêmes obsessions et tics de langage, leurs connexions cérébrales ne sont pas toujours au point, et parfois des fils se touchent. Ils se mettent alors à clignoter et ils vous en font voir de toutes les couleurs. Quoi qu’il arrive, vous n’êtes pour eux que de la chair à canon.

Si vous avez, malheureux stagiaire, affaire à un évaluateur dalek, surtout ne fuyez pas, ça risque de l’énerver. Non, respirez un grand coup, et faites votre séance comme si de rien n’était, en priant pour que vos élèves ne remarquent pas au fond de la classe l’étrange boîte de conserve à la voix métallique qui vous scrute à la loupe, vous fusille du hublot et guette le moindre de vos faux pas : sinon vos élèves vont se tortiller sur leur chaise, et on dira qu’ils se tiennent mal ; se taire et peu participer et on notera que vous n’avez pas su générer un climat de confiance ; partir en courant dès la sonnerie et on vous reprochera de manquer d’autorité ; se retourner sans cesse l’air inquiet et on vous accusera de ne pas les intéresser ; demander à un camarade ou à vous-même ce que c’est que cette drôle de bête-là et on dira qu’ils font preuve de stratégie dilatoire et que vous ne les gérez pas…

Vous l’aurez compris, face à des évaluateurs daleks, il faut faire profil bas. Ils rejettent tout ce qui est exogène, extérieur à leur monde. Votre expérience, ils n’aiment pas ; vos diplômes, vous les oubliez, licencié à la rigueur, maîtrisé sûrement pas car c’est eux qui décident à l’aide de croix si vous maîtrisez quoi que ce soit, mastérisé seulement et seulement si vous l’êtes à la sauce meef, certifié, agrégé, ça ne compte pas puisque c’est eux qui décident s’ils doivent vous titulariser…

Et surtout, surtout si vous êtes Docteur, ne le leur dites pas, ça peut les rendre fous ! Exterminate ! Exterminate !

(1) Référence bien sûr à la célèbre série britannique produite par la BBC, Doctor Who, et notamment aux ennemis jurés du Docteur, les Daleks.