Homo Dappiens ou l’homme rectoral moderne

Maintenant que mes aventures et mésaventures rectorales touchent à leur fin, qu’une nouvelle équipe gouvernementale a été nommée pour entreprendre, enfin et espérons-le, des réformes à la hauteur de ce chantier qu’est le système scolaire français, le temps est venu de dresser un panorama, sinon exhaustif, du moins le plus complet possible de l’Éducation nationale en France.

J’ai déjà évoqué dans mes billets précédents quelques specimens vivant et sévissant au sein du Rectorat, le dipien, par exemple, à ne pas confondre avec l’œdipien, quoique… à force de pratiquer l’entre-soi, le résultat n’est pas joli à voir. Seule exception, le dipien V, qui a l’air d’avoir bien évolué, ou du moins de s’être préservé. Je vous ai aussi parlé du cousin du dipien I le dappien, surtout le IV que j’ai dû pratiquer, mais aussi de l’IPèRien. Et, là franchement, je m’en serai bien passé. Mais ça m’a permis de m’intéresser à l’espèce prédominante, l’homme rectoral moderne ou Homo Dappiens.

Les lignes qui vont suivre vous permettront, je l’espère, de mieux connaître le fonctionnement de vos interlocuteurs au sein de l’éducation nationale. Elles sont le fruit de mes observations, sur la population rectorale, ses origines et son développement, largement étayées par les dernières recherches scientifiques qui font autorité en la matière, y compris celles portant sur son cousin très lointain, Homo Sapiens, avec lequel une comparaison peut s’avérer utile pour mieux comprendre Homo Dappiens, ses origines et son développement.

Apparition d’Homo Dappiens

La date d’apparition d’Homo Dappiens reste encore à définir, ses racines sont encore confuses mais sont sans doute à rechercher au sein du Ministère de l’Éducation nationale.

Comparaison entre IPèRien O et dipien I

dipien I Ipérien 0

En 2005, des chercheurs ont retrouvé les crânes d’un dipien I et d’un IPèRien 0 ; c’est une découverte primordiale, qui a permis d’établir les liens existant entre ces deux espèces, car tous deux ont été retrouvés morts de la même façon, dipien I étouffé sous une pile d’attestations employeur jamais envoyées, IPèRien O asphyxié par l’odeur putride de rapports d’inspection qu’il avait laissé s’accumuler.

Dans un article publié dans la revue Anomalies, ces chercheurs ont livré la datation précise des couches géologiques dans lesquelles ont été trouvés les deux fossiles et affirment que ces crânes sont actuellement les plus vieux représentants de l’homme rectoral moderne.

Les deux crânes, bien que datés maintenant de la même période, présentent une anatomie différente. De là à dire que dipien I serait plus évolué qu’IPèRien O ou vice-versa, les scientifiques ne se prononcent pas puisque chez les deux les caractères restent très primitifs.

En 2011, d’autres chercheurs ont trouvé que l’ADN des poux de tête et ceux contenus dans les poils de la main d’Homo Dappiens avaient divergé. Cette migration des parasites pourrait marquer l’apparition des ordinateurs au sein du Rectorat.

Origines d’Homo Dappiens

Deux théories s’affrontent pour expliquer les origines d’Homo Dappiens. Pour les partisans de la première, appelée « Out of MEN », l’homme rectoral moderne est issu d’un foyer unique d’Homo Dappiens situé au sein du Ministère de l’Éducation nationale, à Paris et en Ile-de-France.

Pour d’autres scientifiques, la théorie dite du « multi régionalisme » est privilégiée. Pour eux, il y a eu une seule vague d’émigration hors du MEN, celle des premiers homo vers différents foyers rectoraux. Homo Dappiens serait donc le fruit d’une évolution régionale de leurs descendants, les Homo Rectus.

Cohabitation entre homo rectoraux

De nombreuses espèces rectorales coexistent. Citons notamment, parmi les plus connues, les Ieniens, les Iaiens, les Ipèriens, mais aussi les dipiens, dappiens, drfipiens (n’essayez pas de le prononcer, c’est impossible). Même si les origines de l’homme rectoral moderne sont très mal connues et ne se basent que sur des hypothèses, il existe au moins une certitude : on peut toutes les regrouper sous l’espèce commune appelée Homo Dappiens.

Quelles que soient donc les cohabitations qui existent, il est certain qu’Homo Dappiens est porteur de nouvelles incompétences intellectuelles et technologiques. La non-maîtrise des outils informatiques, mais aussi la régression du langage réduit à un jargon, injonctions absurdes, comme les Yaqa et Napa, ou autres acronymes et borborygmes insupportables aux oreilles sont les plus significatives ; elles sont dues sans conteste à l’apparition d’Homo Dappiens et à sa prolifération au sein du MEN et du Rectorat.

Vie et mœurs d’Homo Dappiens

Des chercheurs se sont interrogés sur l’habitude bien ancrée chez Homo Dappiens d’aller enterrer des dossiers. Rappelons qu’il s’agit d’une pratique ancestrale et qui l’a aidé à survivre, puisque l’une des premières causes de mortalité était l’étouffement ou l’asphyxie par des dossiers viciés, rapports avariés et autres déjections diverses et variées. Même si l’ordinateur a depuis fait son apparition au sein du Rectorat, Homo Dappiens sait qu’il ne maîtrise aucun outil, surtout pas l’informatique qui ne peut d’ailleurs pas se substituer à son absence de pensée. Voilà pourquoi cette drôle d’habitude perdure. Homo Dappiens continue à produire des rapports nauséabonds et absurdes, à demander des formulaires inutiles tout en refusant de les traiter, et, bien sûr, à enterrer ses dossiers pour compter sur un espace libéré de tout danger.

Un tournant majeur : sédentarisation d’Homo Dappiens

Descendant d’Homo Rectus, dont l’étymologie nous rappelle simplement son caractère bipède et non la droiture de son esprit, Homo Dappiens a une pensée plutôt tordue. Certes, il sait marcher droit, au pas de l’oie parfois, mais il a appris également à louvoyer et à marcher en crabe. Il lui arrive même de ramper devant ses congénères plus gradés ou mieux classés.

Quoi qu’il en soit, Homo Dappiens s’est sédentarisé rapidement et n’a jamais été très actif, en termes d’esprit. On peut même dire que les Homo Dappiens répugnent souvent au moindre effort intellectuel, et ont développé une aversion quasi-pathologique pour tous ceux qui se tiennent debout et ne pensent pas comme eux, d’où leur sobriquet, les Assis, largement popularisé par Arthur Rimbaud puis par Léo Ferré.

L’habitat d’Homo Dappiens au sein du Rectorat est devenu peu à peu permanent. Sa vie sociale s’organise autour de territoires, appelés cellules ou divisions. Pour fabriquer les abris, il utilise différents matériaux, en fonction des territoires. Par exemple, sur celui des Ipèriens, IAiens et IENiens, des campements en ossements de stagiaires et même plus largement de titulaires ou de contractuels ont été retrouvés.

Hutte en os de stagiaires

hutte os stagiaires

La densité de sa population a rapidement augmenté, le Rectorat et ses cellules se sont développées et Homo Dappiens a dû mettre en place de nouvelles stratégies et règles pour gérer ce nombre croissant et se nourrir.

Des inventions comme les rapports d’inspection, visites de validation ou encore grilles de compétences lui permettent à présent de chasser les stagiaires à distance et sans trop se fatiguer, en utilisant des rabatteurs, comme certains tuteurs ou formateurs. Grâce à l’un des derniers outils conçus, l’EQP, Homo Dappiens peut en outre chasser en meute et harponner ses proies, qui tentent de lui échapper, avec plus de précision.

Cette sédentarisation s’est effectuée en parallèle avec les débuts de la domestication du milieu éducatif et son exploitation.

La domestication et l’élevage des enseignants

La domestication la plus ancienne est celle du titulaire. Ensuite est venue celle des stagiaires au sein d’ESPE. Cette domestication ou formation des stagiaires a d’abord été effectuée par des groupes sédentaires qui pratiquaient l’élevage au sein d’IUFM. Pourtant, c’est toujours la chasse, à l’EQP ou avec d’autres outils, qui est la principale source de nourriture et non l’élevage. On ne sait donc pas exactement pourquoi cette domestication ou formation initiale a été décidée.

L’agriculture et la pensée dogmatique

Au départ, Homo Dappiens commence à semer certains germes pédagogiques, mais il ne recueille que des pensées sauvages qui poussent en toute liberté. Ce n’est que progressivement qu’il va élaborer un processus de sélection hors sol, et réussir à produire des pensées mutantes, dogmatiques, intellectuellement modifiées.

L’élevage des enseignants et la pensée dogmatique se sont généralisés sur l’ensemble du MEN. C’est donc un basculement fondamental. En effet, Homo Dappiens s’approprie le droit de domestiquer son environnement. Le monde éducatif est dompté.

Maintenant qu’Homo Dappiens a colonisé le milieu éducatif, sa pensée, ses outils, il va pouvoir nourrir une plus grande population. La démographie galopante de son espèce ne s’est jamais arrêtée.

Homo Dappiens ne se souciant que de la préservation de sa propre espèce, il s’est peu à peu coupé des enseignants, du corps éducatif en général, et même de la réalité. Il n’écoute plus, depuis longtemps, les messages que lui envoient les professionnels sur le terrain et ne se soucient pas davantage des élèves, de leur avenir, ou encore de faire preuve d’humanité.

Conclusion

Si Homo Dappiens est à présent l’espèce la plus courante au sein du MEN, c’est dû à sa fabuleuse capacité à adapter n’importe quel milieu à ses propres besoins. Et peu importe les dysfonctionnements et autres dégâts que cette espèce est capable de créer, elle sait à présent résister à toute forme d’innovation. Son incapacité par exemple à produire des pensées structurées et à communiquer dans un langage clair empêche évidemment toute possibilité d’évolution.

 

L’EQP ou le lâcher de stagiaires

Qu’est-ce que l’EQP, ou Examen de Qualification professionnelle ? C’est la dernière étape pour certains stagiaires de l’éducation nationale, triés sur le volet, qui n’auraient pas donné toute satisfaction à leurs éleveurs évaluateurs (ESPE, IPR, tuteur/tutrice, chef d’établissement). Quels sont leurs critères ? Parmi les principaux, citons le délit de faciès, d’âge, d’expérience… Un bon fonctionnaire se doit d’être obéissant voire servile et toute personne exogène à l’EN, mais aussi à l’ESPE, ayant suivi un parcours différent, ou encore tout stagiaire suspect de ne pas savoir se taire ou parler à bon escient est jugé réfractaire et sanctionné par un refus de titularisation.

Avant cet EQP, ou jury de validation, chargé en dernier ressort de vous décréter apte ou inapte à la servilité au métier d’enseignant, le pigeon stagiaire doit passer par différentes étapes.

De la ponte à l’œuf puis à l’éclosion ou l’entrée dans le métier

il s’agit ici du cycle de reproduction classique du stagiaire, passage d’un concours, CRPE, CAPES, CAPLP, etc. puis admission. Lorsque les pigeonneaux ont réussi leur éclosion, on va les élever au sein de leurs établissements (école, collège, lycée) et de L’ESPE. Quel est le type d’élevage pratiqué ? Il n’existe pas de règles, ce dernier étant au bon vouloir des tuteurs, formateurs, inspecteurs. De nombreuses études montrent, hélas, que l’élevage biologique de type extensif dans l’éducation nationale, où le stagiaire est élevé en toute liberté et nourri au bon grain, est très rare, voire inexistant. Et pourtant on ne dira jamais assez les bienfaits de ce type d’élevage d’enseignants, respectueux des principes éducatifs et non polluants et qui a fait ses preuves en Finlande, notamment.

Si donc vous tombez, par le plus grand des hasards – heureux veinard ! – sur des éleveurs soucieux de votre bien-être, vous pourrez mieux résister aux différentes pressions et au stress de l’année ; votre teint sera rosé, vous respirerez la santé, la joie de vivre et le plaisir d’enseigner et très vite vous sentirez des ailes vous pousser, bien préparé à prendre votre envol.

Si à l’inverse, vous tombez sur des éleveurs intensifs (et ils sont malheureusement légion), peu scrupuleux, voire toxiques, vous allez subir un gavage pendant toute l’année, assorti de conseils rances et très indigestes, et soumis à un stress régulier et contre-productif, voire à du harcèlement. Certes vos poussées d’adrénaline attendriront un peu votre chair, mais l’amertume prendra bientôt le dessus et, malgré vos larmes, vous ne serez jamais labélisé ou à même de rivaliser avec la viande  délicieuse de l’agneau pré salé. Non seulement on vous coupera les ailes et vous risquez d’atteindre très rapidement votre seuil de tolérance ou de péremption. Votre teint sera terne ; les yeux cernés, bien fatigué, vous vous recroquevillerez… Bref ce ne sera pas la grande forme et vous aurez d’autant plus de mal à gérer les petits tracas quotidiens, ou à pouvoir vous ressourcer auprès des vôtres dans votre nid douillet.

La chasse est ouverte : le lâcher de stagiaires

Bon an, mal an, votre année de stage est terminée et la relève est assurée ou du moins les pigeons de l’année prochaine vont bientôt naître. Vos éleveurs peuvent donc opérer leur première sélection pour votre validation ou non-validation de stage. Soit vous serez mis sur le marché, c’est la titularisation ; si vous n’êtes pas encore consommable, mais que l’on pense pouvoir vous amener à maturation après une deuxième année d’élevage de stage, ce sera un renouvellement ; soit vous êtes décrété impropre à la consommation, donc jetable, et ce sera le licenciement.

Et c’est bien dans ce dernier cas où l’EQP entre en scène et prend tout son sens.

Vous pouvez bien jeter un coup d’œil sur les textes officiels, mais ils ne vous apprendront rien, rien en tout cas qui puisse vous préparer à la réalité, car le cadre réglementaire est suffisamment flou et large pour que chacun fasse ce que bon lui semble. Et pourtant c’est sur la foi, trop souvent mauvaise, de cette commission, que va se jouer votre carrière. Si vous sentez que vous êtes sur la sellette, ne prêtez pas une oreille trop attentive aux discours lénifiants, voire fatalistes et même cyniques, de certains de vos collègues ou de certains syndicats vous invitant à montrer vos points forts mais aussi vos points faibles, à faire votre autocritique, mais aussi et surtout profil bas. Comme si ce jury allait vous écouter alors qu’il a déjà décidé de votre sort ! Ou alors vous subirez la double peine. Le licenciement certes, mais aussi l’humiliation de ne pas avoir pu vous défendre. Certes, tous les stagiaires convoqués à cet EQP ne seront pas licenciés. Il faut bien soigner les statistiques, et respecter certains quotas en noyant dans la masse les stagiaires que l’on mène à l’abattoir. Mais si vos rapports sont à charge, surtout s’ils sont truffés de contre-vérités et de dénigrements de votre personnalité, c’est qu’ils se préparent déjà à vous licencier mais aussi à blinder le dossier, à vous couper les ailes pour que vous ne puissiez pas contester.

Dans la réalité et dans ce dernier cas, L’EQP s’apparente à un rendez-vous de chasseurs prêts à tirer à vue. D’abord c’est la battue, la convocation à l’entretien, et là bien embusqués, ils vous attendent au tournant. Vous, vous y allez, sans vous douter de rien – quoique… certains stagiaires ont le nez creux, ils ne s’y rendent même pas ; d’autres préfèrent démissionner avant d’en arriver là. Donc, vous y allez, pas si confiant que cela, mais vous avez préparé votre entretien, et vous pensez qu’on va vous écouter. En fait, vous vous retrouvez enfermé dans une salle exiguë à huit (cinq au moins) contre un et bien sûr vous ne pouvez ni vous faire accompagner, ni vous échapper ; autant dire qu’ils ne peuvent pas vous rater. Le lâcher de pigeons, ce n’est pas pour vous faire voyager, non. Ne vous fiez pas à son nom, « examen de qualification professionnelle », n’attendez aucune question sensée, ni sur la pédagogie, ni sur la didactique, ni sur votre travail, ni sur la matière enseignée, cela n’a rien à voir avec les épreuves du Capes ni votre façon d’enseigner – vous pouvez même vous retrouver nez à nez avec votre IPR, oui, oui, le/la même qui est venu(e) vous voir pour décider de votre validation ou de votre passage en commission – et vous devrez essuyer des salves calomnieuses, des propos blessants qui pourront vous laisser au tapis.

Dans l’avant-dernier chapitre de mon livre, j’ai raconté cet EQP sous forme de farce – et pourtant je n’ai même pas eu à forcer le trait. D’autres témoignages existent sur les conditions d’entrée ou plutôt de sortie du métier, les méthodes pratiquées. Lisez-les si vous voulez vous faire une idée. C’est édifiant !