Homo Dappiens ou l’homme rectoral moderne

Maintenant que mes aventures et mésaventures rectorales touchent à leur fin, qu’une nouvelle équipe gouvernementale a été nommée pour entreprendre, enfin et espérons-le, des réformes à la hauteur de ce chantier qu’est le système scolaire français, le temps est venu de dresser un panorama, sinon exhaustif, du moins le plus complet possible de l’Éducation nationale en France.

J’ai déjà évoqué dans mes billets précédents quelques specimens vivant et sévissant au sein du Rectorat, le dipien, par exemple, à ne pas confondre avec l’œdipien, quoique… à force de pratiquer l’entre-soi, le résultat n’est pas joli à voir. Seule exception, le dipien V, qui a l’air d’avoir bien évolué, ou du moins de s’être préservé. Je vous ai aussi parlé du cousin du dipien I le dappien, surtout le IV que j’ai dû pratiquer, mais aussi de l’IPèRien. Et, là franchement, je m’en serai bien passé. Mais ça m’a permis de m’intéresser à l’espèce prédominante, l’homme rectoral moderne ou Homo Dappiens.

Les lignes qui vont suivre vous permettront, je l’espère, de mieux connaître le fonctionnement de vos interlocuteurs au sein de l’éducation nationale. Elles sont le fruit de mes observations, sur la population rectorale, ses origines et son développement, largement étayées par les dernières recherches scientifiques qui font autorité en la matière, y compris celles portant sur son cousin très lointain, Homo Sapiens, avec lequel une comparaison peut s’avérer utile pour mieux comprendre Homo Dappiens, ses origines et son développement.

Apparition d’Homo Dappiens

La date d’apparition d’Homo Dappiens reste encore à définir, ses racines sont encore confuses mais sont sans doute à rechercher au sein du Ministère de l’Éducation nationale.

Comparaison entre IPèRien O et dipien I

dipien I Ipérien 0

En 2005, des chercheurs ont retrouvé les crânes d’un dipien I et d’un IPèRien 0 ; c’est une découverte primordiale, qui a permis d’établir les liens existant entre ces deux espèces, car tous deux ont été retrouvés morts de la même façon, dipien I étouffé sous une pile d’attestations employeur jamais envoyées, IPèRien O asphyxié par l’odeur putride de rapports d’inspection qu’il avait laissé s’accumuler.

Dans un article publié dans la revue Anomalies, ces chercheurs ont livré la datation précise des couches géologiques dans lesquelles ont été trouvés les deux fossiles et affirment que ces crânes sont actuellement les plus vieux représentants de l’homme rectoral moderne.

Les deux crânes, bien que datés maintenant de la même période, présentent une anatomie différente. De là à dire que dipien I serait plus évolué qu’IPèRien O ou vice-versa, les scientifiques ne se prononcent pas puisque chez les deux les caractères restent très primitifs.

En 2011, d’autres chercheurs ont trouvé que l’ADN des poux de tête et ceux contenus dans les poils de la main d’Homo Dappiens avaient divergé. Cette migration des parasites pourrait marquer l’apparition des ordinateurs au sein du Rectorat.

Origines d’Homo Dappiens

Deux théories s’affrontent pour expliquer les origines d’Homo Dappiens. Pour les partisans de la première, appelée « Out of MEN », l’homme rectoral moderne est issu d’un foyer unique d’Homo Dappiens situé au sein du Ministère de l’Éducation nationale, à Paris et en Ile-de-France.

Pour d’autres scientifiques, la théorie dite du « multi régionalisme » est privilégiée. Pour eux, il y a eu une seule vague d’émigration hors du MEN, celle des premiers homo vers différents foyers rectoraux. Homo Dappiens serait donc le fruit d’une évolution régionale de leurs descendants, les Homo Rectus.

Cohabitation entre homo rectoraux

De nombreuses espèces rectorales coexistent. Citons notamment, parmi les plus connues, les Ieniens, les Iaiens, les Ipèriens, mais aussi les dipiens, dappiens, drfipiens (n’essayez pas de le prononcer, c’est impossible). Même si les origines de l’homme rectoral moderne sont très mal connues et ne se basent que sur des hypothèses, il existe au moins une certitude : on peut toutes les regrouper sous l’espèce commune appelée Homo Dappiens.

Quelles que soient donc les cohabitations qui existent, il est certain qu’Homo Dappiens est porteur de nouvelles incompétences intellectuelles et technologiques. La non-maîtrise des outils informatiques, mais aussi la régression du langage réduit à un jargon, injonctions absurdes, comme les Yaqa et Napa, ou autres acronymes et borborygmes insupportables aux oreilles sont les plus significatives ; elles sont dues sans conteste à l’apparition d’Homo Dappiens et à sa prolifération au sein du MEN et du Rectorat.

Vie et mœurs d’Homo Dappiens

Des chercheurs se sont interrogés sur l’habitude bien ancrée chez Homo Dappiens d’aller enterrer des dossiers. Rappelons qu’il s’agit d’une pratique ancestrale et qui l’a aidé à survivre, puisque l’une des premières causes de mortalité était l’étouffement ou l’asphyxie par des dossiers viciés, rapports avariés et autres déjections diverses et variées. Même si l’ordinateur a depuis fait son apparition au sein du Rectorat, Homo Dappiens sait qu’il ne maîtrise aucun outil, surtout pas l’informatique qui ne peut d’ailleurs pas se substituer à son absence de pensée. Voilà pourquoi cette drôle d’habitude perdure. Homo Dappiens continue à produire des rapports nauséabonds et absurdes, à demander des formulaires inutiles tout en refusant de les traiter, et, bien sûr, à enterrer ses dossiers pour compter sur un espace libéré de tout danger.

Un tournant majeur : sédentarisation d’Homo Dappiens

Descendant d’Homo Rectus, dont l’étymologie nous rappelle simplement son caractère bipède et non la droiture de son esprit, Homo Dappiens a une pensée plutôt tordue. Certes, il sait marcher droit, au pas de l’oie parfois, mais il a appris également à louvoyer et à marcher en crabe. Il lui arrive même de ramper devant ses congénères plus gradés ou mieux classés.

Quoi qu’il en soit, Homo Dappiens s’est sédentarisé rapidement et n’a jamais été très actif, en termes d’esprit. On peut même dire que les Homo Dappiens répugnent souvent au moindre effort intellectuel, et ont développé une aversion quasi-pathologique pour tous ceux qui se tiennent debout et ne pensent pas comme eux, d’où leur sobriquet, les Assis, largement popularisé par Arthur Rimbaud puis par Léo Ferré.

L’habitat d’Homo Dappiens au sein du Rectorat est devenu peu à peu permanent. Sa vie sociale s’organise autour de territoires, appelés cellules ou divisions. Pour fabriquer les abris, il utilise différents matériaux, en fonction des territoires. Par exemple, sur celui des Ipèriens, IAiens et IENiens, des campements en ossements de stagiaires et même plus largement de titulaires ou de contractuels ont été retrouvés.

Hutte en os de stagiaires

hutte os stagiaires

La densité de sa population a rapidement augmenté, le Rectorat et ses cellules se sont développées et Homo Dappiens a dû mettre en place de nouvelles stratégies et règles pour gérer ce nombre croissant et se nourrir.

Des inventions comme les rapports d’inspection, visites de validation ou encore grilles de compétences lui permettent à présent de chasser les stagiaires à distance et sans trop se fatiguer, en utilisant des rabatteurs, comme certains tuteurs ou formateurs. Grâce à l’un des derniers outils conçus, l’EQP, Homo Dappiens peut en outre chasser en meute et harponner ses proies, qui tentent de lui échapper, avec plus de précision.

Cette sédentarisation s’est effectuée en parallèle avec les débuts de la domestication du milieu éducatif et son exploitation.

La domestication et l’élevage des enseignants

La domestication la plus ancienne est celle du titulaire. Ensuite est venue celle des stagiaires au sein d’ESPE. Cette domestication ou formation des stagiaires a d’abord été effectuée par des groupes sédentaires qui pratiquaient l’élevage au sein d’IUFM. Pourtant, c’est toujours la chasse, à l’EQP ou avec d’autres outils, qui est la principale source de nourriture et non l’élevage. On ne sait donc pas exactement pourquoi cette domestication ou formation initiale a été décidée.

L’agriculture et la pensée dogmatique

Au départ, Homo Dappiens commence à semer certains germes pédagogiques, mais il ne recueille que des pensées sauvages qui poussent en toute liberté. Ce n’est que progressivement qu’il va élaborer un processus de sélection hors sol, et réussir à produire des pensées mutantes, dogmatiques, intellectuellement modifiées.

L’élevage des enseignants et la pensée dogmatique se sont généralisés sur l’ensemble du MEN. C’est donc un basculement fondamental. En effet, Homo Dappiens s’approprie le droit de domestiquer son environnement. Le monde éducatif est dompté.

Maintenant qu’Homo Dappiens a colonisé le milieu éducatif, sa pensée, ses outils, il va pouvoir nourrir une plus grande population. La démographie galopante de son espèce ne s’est jamais arrêtée.

Homo Dappiens ne se souciant que de la préservation de sa propre espèce, il s’est peu à peu coupé des enseignants, du corps éducatif en général, et même de la réalité. Il n’écoute plus, depuis longtemps, les messages que lui envoient les professionnels sur le terrain et ne se soucient pas davantage des élèves, de leur avenir, ou encore de faire preuve d’humanité.

Conclusion

Si Homo Dappiens est à présent l’espèce la plus courante au sein du MEN, c’est dû à sa fabuleuse capacité à adapter n’importe quel milieu à ses propres besoins. Et peu importe les dysfonctionnements et autres dégâts que cette espèce est capable de créer, elle sait à présent résister à toute forme d’innovation. Son incapacité par exemple à produire des pensées structurées et à communiquer dans un langage clair empêche évidemment toute possibilité d’évolution.

 

Merci l’État patron !

 

13 octobre 2015, c’est la date à laquelle j’ai été officiellement licenciée en tant que stagiaire de l’éducation nationale. J’ai un peu de retard pour fêter cet anniversaire car je l’oublierai volontiers. Rassurez-vous ! Il ne s’agit pas d’une commémoration, mais pour tous ceux qui réfléchissent ou qui réfléchiront à la façon de contester leur licenciement de l’éducation nationale, ce billet permet d’en étudier les possibilités.

Une valse en trois temps

Après l’EQP ou entretien en vue de vous renouveler ou de vous licencier, selon la bonne posture que vous aurez adoptée (sûrement pas debout, mais plutôt assis ou couché), vous recevez une lettre du recteur ou de la rectrice, qui ne veut plus vous dresser, vous « proposant au licenciement ». Car le recteur propose et la ministre de l’EN dispose. C’est le Ministère de l’éducation nationale qui va officialiser votre licenciement par un arrêté.

Premier temps, donc, un « jury » nommé par le recteur, ou par le fait du prince, qui va émettre un avis très favorable à votre licenciement. Jamais ô grand jamais, vous n’aurez un véritable entretien de licenciement, non, car ce n’est ni le courage ni l’humanité qui les étouffent. L’impartialité, n’en parlons pas, puisque votre inspecteur ou inspectrice peut faire partie de ce jury. De toute façon leur position et leurs méthodes étant indéfendables, lorsque la décision est entérinée, ils préfèrent de loin choisir la débandade.

Deuxième temps, la lettre du recteur vous « proposant au licenciement ». Pour ma part, je l’ai reçue mi-juillet. Certains la reçoivent un peu plus tôt ou plus tard, c’est selon. Mais l’été c’est ce qu’il y a de mieux, parce que le rectorat va fermer et vos collègues sont partis en vacances. Donc, si vous avez besoin d’eux pour constituer un dossier c’est difficile de les contacter. De toute façon, mon avocate me disait qu’à moins d’être à deux doigts de la retraite – et encore ! – les enseignants acceptant de témoigner étaient rarissimes voire inexistants.

En outre, vous avez deux mois pour effectuer un recours. Et deux mois c’est court… surtout lorsque vous devez lutter contre le découragement, voire la dépression, en tout cas une grosse déprime et perte d’énergie. Car il faut du temps pour récupérer.

Alors, comment se défendre, lorsqu’au troisième temps, on vous a envoyé valser avec l’arrêté de licenciement ?

Stagiaire de l’éducation nationale : une zone de non-droit

Deux petites choses à rappeler, même si vous les connaissez : vous allez vous battre contre l’État et contre son administration. Je ne vous encourage pas à baisser les bras, mais il vaut mieux partir au combat en sachant réellement contre qui vous vous battez et surtout quelles sont les maigres « armes » que l’on vous a laissées. D’un côté vous avez une administration en ordre de bataille, disposant de l’artillerie lourde ; de l’autre, un stagiaire avec, au mieux, des ciseaux à bouts ronds et, parfois, un avocat qui doit faire avec le « droit », enfin les quelques règles promulguées par l’État. Ne vous faites pas d’illusion, la res publica prime toujours sur la démocratie, la défense de l’État et de ses institutions, sur celle de l’individu et du citoyen. Et comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, le droit édicté par l’État l’a été fait pour pouvoir se défendre au détriment de ceux qui voudraient l’attaquer.

Ce qui va vous compliquer encore plus la tâche, c’est que vous êtes professeur stagiaire, un statut non déterminé dans la fonction publique et surtout non protégé. Cela va de la discrimination au harcèlement, des classes surchargées et emplois du temps aberrants au parachutage dans des établissements plus que difficiles. Bref, tout ce qu’il faut pour générer un véritable mal-être, et parfois pire encore. Certains justifient même cette zone de non-droit en qualifiant ce stage de période d’essai. C’est dire la confusion qui règne dans certains esprits ! En fait dans la fonction publique, tout est affaire d’exception. Pas de contrat, ni convention, aucune protection pour un stage ou une période d’essai d’une année (du jamais vu dans le privé !), et tout un tas d’obligations, entre objectifs irréalisables, compétences illisibles, travaux inutiles, que l’on ne demande même pas aux titulaires… Bref, vous entendrez et subirez tout et n’importe quoi. Même votre licenciement, ce n’est pas vraiment un licenciement, juste une non-validation de stage. Et pourtant vous perdez vraiment votre travail et vous vous retrouvez vraiment au chômage. Ces abus de langage, de pouvoir, ce statut bâtard qui ne devrait pas exister, mais qu’on vous impose pendant une année, ne sont pas là par hasard. Ils permettent à beaucoup d’avoir les coudées franches, sans être jamais tenus pour responsables.

L’exception administrative française

Dès que vous êtes « proposé(e) au licenciement » par le recteur, vous avez trois recours. Ne pensez pas que vous multipliez par trois les chances de gagner. Non, vous multipliez par trois les chances d’être débouté(e), et surtout bien fatigué(e). C’est fou comme ils veulent vous avoir à l’usure.

Le premier, c’est le recours gracieux à effectuer auprès du recteur ou de la rectrice, celui ou celle donc qui a demandé votre licenciement. C’est un peu comme si dans le privé, après avoir été viré(e) par votre employeur, vous lui demandiez de revenir « gracieusement » sur sa décision, de reconnaître que lui-même ou ses subordonnés se sont trompés, et que vous êtes victime d’une injustice. À votre avis, vous avez combien de chances pour que votre recours soit étudié ? Moins qu’au loto, je vous le garantis.

Vous pouvez également effectuer un recours hiérarchique, i.e. adresser votre requête au supérieur hiérarchique du recteur ou de la rectrice. Le hic c’est que ce supérieur c’est le/la ministre de l’éducation nationale. Dans le genre proximité on fait mieux. De toute façon, là encore, quelles sont les chances pour que le recteur/la rectrice et tous ses acolytes soient déjugés au profit d’un(e) stagiaire ? Allez entre 0 et 1 parce que l’espoir fait vivre.

La seule utilité d’effectuer l’un de ces deux recours, dans la majorité des cas, c’est de gagner du temps, si vous voulez reporter votre arrêté de licenciement ou le délai de deux mois pour aller au TA.

Le seul et dernier recours, donc, qui pourrait en valoir la peine, c’est le contentieux auprès du Tribunal administratif. Mais là encore, ne nous emballons pas !

Car votre marge de manœuvre est on ne peut plus réduite.

D’abord pour faire valoir vos arguments. Commentant l’annulation d’une décision de licenciement par le tribunal administratif, un avocat relève : « pour contester son licenciement l’agent non titulaire ne peut invoquer ni le droit à communication du dossier, ni le droit à motivation de la décision de licenciement, le licenciement n’étant pas considéré comme une sanction. »

Ensuite, pour faire valoir vos droits, car l’annulation du licenciement entraînera, au mieux, un renouvellement. Et dans ce cas, on ne vous laissera pas le choix, vous devrez refaire votre stage dans la même académie. En d’autres termes, vous allez vous retrouver face à ceux qui ont tout fait pour vous licencier et qui ont été déjugés. À votre avis quel accueil vous sera réservé pour votre deuxième année de stage ? Allez, si vous donnez votre langue au chat et que vous n’aimez pas beaucoup le suspense, je vous laisse découvrir ici ce qui peut vous arriver.

Le stagiaire est-il un être humain comme un autre ?

En tant que professeur stagiaire, vous jouissez donc d’un véritable statut d’exception ; vous avez les mêmes devoirs qu’un titulaire mais aucun de ses droits. C’est de ce vide juridique que naissent l’arbitraire et tous les abus normalement sanctionnés par la loi. Alors, que faire ? Je vous donne ici quelques idées. Si d’autres personnes veulent en ajouter qu’elles n’hésitent pas !

Premier point : Ne restez pas isolé(e) ! Parlez-en, mais pas à n’importe qui. Choisissez des interlocuteurs impartiaux, et qui ne craignent pas les sanctions, hors de l’EN de préférence : l’Autonome de solidarité, le Défenseur des droits ou ses délégués, un avocat. Il existe aussi des associations qui écoutent les victimes de discrimination et de harcèlement et les épaulent dans leurs démarches juridiques. Vous pouvez également, d’un point de vue financier, demander l’aide juridictionnelle. Les moyens existent mais il faut du temps.

J’en arrive donc à mon deuxième point : N’attendez pas le dernier moment ! Surtout si votre santé est menacée, si vous vous sentez fragilisé(e), traité(e) avec iniquité. Certains signes peuvent vous alerter, et les méthodes sont souvent les mêmes, discrimination – stigmatisation – exclusion. Commencez à réunir les preuves, constituez un dossier. Et surtout, ne pensez pas que votre bonne foi triomphera, sans que vous ayez eu à lutter. Non, vos détracteurs jouent sur la peur et la désinformation et leur seul but est de se protéger.

Ne vous laissez pas enfermer dans un système qui fonctionne en vase clos ; explorez d’autres pistes juridiques, surtout celles dont on ne parle jamais dans ce milieu, trouvez des chemins de traverse ou faites l’école buissonnière, pour vous échapper et vous défendre au mieux.

Vous n’avez peut-être aucun droit en tant que professeur stagiaire, mais vous en avez en tant qu’être humain. Et ces droits-là, il ne faut pas les oublier.

Iris Agate. Une saison dans l’Enfer des profs

Bon été à tous, et merci à Gérard Lambert et à sa chronique sur mon livre que je reproduis ici et que vous pouvez retrouver aussi sur le site d’informations 7Seizh.

 

Une saison dans l'enfer des profs.inddL’Education Nationale. Son charabia. Ses centres de formation. Ses inspecteurs. Si vous saviez ! Mon dieu si vous saviez ! Si vous saviez le Pompidolium ! Et c’est censé préparer vos gosses à la vie réelle. Ma Doue, ma doue ! L’Education Nationale française. Wôlôlô… Pas les profs s’entend… Non, non… la méga-machine !… la bureaucratie jargonante !… les pédagodingues à triple völapuk intégré… et tout ça avec votre argent, camarades ! Et sur vos gamins ! Wôlôlô !…

C’est bien simple, si les gens savaient exactement comment fonctionne la formation des enseignants dans l’Educ’ Nat’, ce serait des émeutes dans les rues. Pire que Soweto ! Le gouvernement tomberait en 8 jours. Je n’exagère pas d’une miette. Le monde entier se fout de nous. Faut le dire, faut le dire ! Sachez-le ! L’administration et le contrôle pédagogique de l’Education Nationale Française c’est le dernier bastion des 68ards sur le retard. Toute cette prodigieuse engeance jacassante qu’il aurait fallu envoyer au goulag. Même en Haute-Volta ils ne nous les prendraient pas au kilo !

Donc Iris Agate a subi. Tout ça… « L’ontolongie segmentielle », la « transversale des possibles »… les petits gros sourcilleux, le vendredi à 17h. Et elle en a fait un livre de sa souffrance… plein de feu et de terrible. Elle voulait pourtant apprendre aux enfants. Collégiens. Mais l’Education Nationale a décidé de la dévorer. Parce qu’il faut poursuivre dans l’erreur. Poursuivre dans l’expérimentation pédagogique.. jusqu’à ce que « l’Enfant nouveau » apparaisse !…

Je touche son abysse personnelle du doigt car elle n’a pas tout raconté. Pas été assez profondément dans les cercles de l’Enfer… peut-être s’est elle « auto-remédiée » depuis ? Peut-être qu’elle n’a pas osé ? La réalité est encore plus terrible en vérité. Iris Agate aura trouvé une protection littéraire pour parler de ses années gâchées à être une « stagiaire de l’Education Nationale » : elle insère, entre ses aventures, des extraits de l’Enfer de Dante. Façon classieuse de dire sans le dire. De faire comprendre au lecteur la souffrance d’une apprentie-prof. Mais sans trop y aller à la sulfateuse. Avec classe. Iris Agate est trop bien éduquée. C’est le pays de Retz ça… Drame, drame. Parce que ce n’est pas Dante qu’il faut insérer entre les lignes quand on parle du Grand Bazar, c’est les Dents de la Mer. Vous nagez tranquillou… plein de bleu dans le ciel et tout d’un coup une saloperie de requin à lunettes vous arrache la jambe et part se la bouffer tranquillou au rectorat. Vous pensez que c’est fini et hop, le bestiau revient et vous arrache la cuisse en une inspection.

Et vous nagez, et vous coulez…

Et l’école de vos gosses coule… lentement… Et surtout vos gosses coulent…. lentement… se noient dans la « pédagodinguerie » façon Philippe Meirieu…

Lisez Iris Agate et descendez dans les rues, merde quoi ! Elle, elle a voulu se battre !

Une saison dans l’enfer des profs : la divine comédie, Iris Agate. le Temps éditeur.

Quel(le) stagiaire de l’Éducation nationale êtes-vous ?

Petit quizz à l’attention des nouveaux fonctionnaires stagiaires

Je sais, il est un peu tard, pour publier ce quizz, car les dés sont jetés – ou presque – à cette période de l’année, l’inspection de validation a sans doute déjà eu lieu, les portes de l’Espé bientôt vont se refermer, vos évaluateurs savent déjà s’ils auront votre peau ou si vous y finirez votre vie. Mais comme l’Éducation nationale n’est pas vraiment pressée de se réformer et préfère mariner dans son jus, gageons que ce petit quizz à l’attention des stagiaires 2016, pourra encore être d’actualité dans de nombreuses années.

Q1 : vous avez réussi votre concours, vous êtes fonctionnaire stagiaire :

  1. Vous pensez que les choses ne font que commencer et que vous êtes là pour apprendre et ne pas discuter.
  2. Vous pensez avoir franchi une étape essentielle, même si tout n’est pas joué et qu’il faut encore réussir une année bien compliquée.
  3. Vous pensez que le plus dur est derrière vous et que vous avez gagné le droit à être considéré(e) comme un(e) enseignant(e), même débutant(e).

Q2 : La rentrée a commencé, et vous avez été présenté(e) à votre tuteur/tutrice :

  1. Vous avez conscience que votre tuteur/tutrice quelle que soit sa personnalité va vous évaluer et vous avez intérêt à filer doux pour être titularisé(e).
  2. Vous pensez qu’il est utile d’avoir quelqu’un sur le terrain à vos côtés, mais vous restez méfiant(e), après tout vous ne savez pas comment votre relation peut évoluer.
  3. Vous êtes content(e) d’avoir un(e) tuteur/tutrice que vous considérez avant tout comme quelqu’un qui doit vous accompagner et un(e) collègue avec qui vous souhaitez travailler.

Q3 : les syndicats vous font du pied pour que vous vous inscriviez

  1. Vos inspecteurs vous ont rappelé qu’il fallait se méfier des syndicats. Vous vous abstenez.
  2. Vous pesez le pour et le contre. Vous n’adhérez pas, mais vous vous gardez la possibilité de faire appel à un syndicat si les choses tournaient mal.
  3. Vous vous syndiquez car c’est un droit et vous avez l’intention de le faire valoir.

Q4 : la formation que l’on vous propose ne répond pas à vos attentes

  1. Vous ne faites pas de zèle, le minimum requis, mais vous assurez à vos formateurs/formatrices qu’ils sont les personnes les plus douées du monde éducatif et que c’est fou comme vous apprenez à leurs côtés.
  2. Vous faites le travail demandé, mais vous vous abstenez de discuter et surtout de formuler la moindre remarque.
  3. Vous êtes assidu, vous intervenez en cours, posez des questions, car vous pensez que cette formation doit être utile et que c’est à vous aussi de la faire évoluer.

Q5 : Votre tuteur/tutrice intervient de façon intempestive lorsqu’il/elle vient vous observer et vous fait des reproches devant vos élèves.

  1. Vous faites le dos rond, le/la remerciez pour tout le mal qu’il/elle se donne pour vous, l’assurez que vous êtes conscient(e) de vos difficultés et que allez tout faire pour y remédier et vous améliorer.
  2. Vous pensez qu’il est malvenu d’intervenir ainsi et de vous rabaisser devant vos élèves, mais vous ne dites rien, car vous craignez les représailles.
  3. Vous dites avec plus ou moins de diplomatie à votre tuteur/tutrice de s’abstenir à l’avenir d’intervenir et d’attendre la fin de votre cours pour vous faire part de ses remarques.

Q6 : votre inspecteur/inspectrice vient vous voir et vous fait des reproches/remarques très acerbes et infondés.

  1. Vous acquiescez, et vous prenez en note tout ce qu’on vous dit
  2. Vous vous montrez enclin à progresser, mais vous justifiez vos choix pédagogiques
  3. Vous montrez le travail que vous avez effectué et, arguments à l’appui, vous ne vous en laissez pas conter.

Q7 : Vous découvrez le rapport de votre tuteur/tutrice. Celui-ci est négatif et mensonger

  1. Vous pleurez et laissez couler
  2. Vous en discutez avec votre tuteur/tutrice et si il/elle refuse la discussion, vous laissez tomber
  3. Vous ne discutez pas avec votre tuteur/tutrice, vous savez déjà que c’est inutile et vous vous renseignez sur la façon de le contester

Q8 : Un(e) élève se montre insolent(e) ou pourrit régulièrement votre cours

  1. Vous faites profil bas et n’en référez à personne
  2. Vous en discutez avec le ou la prof principal(e) et des collègues et suivez leurs conseils
  3. Vous en référez à votre hiérarchie et demandez que des mesures soient prises

Q9 : Vous êtes victime de harcèlement

  1. Vous ne dites rien, vous prenez sur vous et vous rasez les murs
  2. Vous vous mettez en arrêt maladie pour vous refaire une santé et faire retomber la pression
  3. Vous en référez à votre chef d’établissement ou inspecteur/inspectrice pour faire cesser ces agissements

Q10 : Vous êtes convoqué(e) devant le jury de l’EQP sur la foi de rapports uniquement à charge

  1. Vous y allez, prêt(e) à faire votre mea culpa, à les supplier même s’il le faut pour qu’on vous accorde une 2e chance
  2. Vous ne contestez rien et montrez que vous êtes conscient(e) des difficultés, mais vous mettez aussi en avant sur votre travail et votre bonne volonté.
  3. Vous y allez pour vous faire entendre, contester les points mensongers, discuter de ce que vous avez déjà accompli et de ce qui reste à faire pour vous améliorer.

 

  • Si vous avez un maximum de (1), vous êtes le/la stagiaire idéal(e) pour l’Éducation nationale ; vous savez prendre les coups même les plus bas, vous n’êtes pas du genre à faire des vagues, vous n’avez qu’un seul objectif : être titularisé(e), ou au pire renouvelé(e) et vous êtes prêt(e) à faire tous les sacrifices pour y arriver. Faites attention quand même à ne pas mettre en péril votre santé et prenez un peu de distance.
  • Si vous avez un maximum de (2), vous êtes lucide et conscient(e) des obstacles mais aussi des enjeux. Si vous menez bien votre barque, réussissez à trouver un équilibre entre faux-semblants et vos principes que vous ne voulez pas renier, vous pourrez être titularisé(e) ou au pire renouvelé(e) sans y laisser trop de plumes.
  • Si vous avez un maximum de (3) : vous êtes le/la stagiaire à abattre, le licenciement vous pend au nez. Ou vous êtes kamikaze, mais il existe peut-être des moyens moins douloureux pour mettre fin à une carrière. Ou vous êtes tout à fait inconscient(e) du guêpier dans lequel vous vous êtes fourré(e), et là la chute risque d’être rude. Ou vous êtes tout à fait conscient(e) des risques encourus, mais vous n’avez pas l’intention de piétiner vos principes, et vous savez lutter : alors, n’hésitez plus, foncez, et faites-vous plaisir.

Avertissement : Ces résultats n’offrent aucune garantie et ne peuvent en aucun cas se substituer à l’évaluation de votre pratique motivée, dans la majorité des cas, par l’arbitraire. Ils ne prennent pas en compte les handicaps suivants ou considérés comme tels par vos évaluateurs : votre âge, un Master autre que Meef, une expérience comme contractuel(le) et/ou dans le secteur privé…, ni même l’environnement toxique et/ou difficile dans lequel vous évoluez.

Souriez, vous êtes évalués ! Le stagiaire, un malade imaginaire (acte III)

Comédie en 3 actes

Acte III : Purgation

Petit résumé des scènes précédentes : Notre stagiaire de l’éducation nationale après avoir été diagnostiqué(e) en grande difficulté, après avoir été saigné(e), purgé(e) comme il se doit, par tutrice Purgon, formatrice Purgon, inspectrice Purgon et CDE Purgon, devant toutes leurs observations et injonctions absurdes se retrouve en fin d’année bien malade. Pour ne pas perdre le peu de bon sens qui lui reste, il/elle refuse donc le dernier lavement prescrit par sa tutrice.

Tutrice Purgon, CDE Purgon, Inspectrice Purgon, formatrice Purgon, stagiaire.

Tutrice PURGON.- Je viens d’apprendre de jolies nouvelles. Qu’on se moque ici de mes ordonnances, et qu’on a fait refus de prendre le lavement que j’avais prescrit.

Stagiaire.- C’est que je ne comprends pas trop son utilité …

CDE PURGON.- Voilà une hardiesse bien grande, une étrange rébellion d’un stagiaire contre sa tutrice.

Tutrice PURGON.- Un clystère que j’avais pris plaisir à composer moi-même.

Stagiaire- Si vous pouviez juste m’expliquer…

Formatrice PURGON.- Inventé, et formé dans toutes les règles de l’art.

Inspectrice PURGON.- Et qui devait faire dans votre cerveau un effet merveilleux.

Tutrice PURGON.- Le refuser avec mépris !

CDE PURGON.- C’est une action exorbitante.

Inspectrice PURGON.- Un attentat énorme contre le rectorat et toute l’Institution.

Formatrice PURGON.- Un crime de lèse-Espé, qui ne se peut assez punir.

Tutrice PURGON.- Je vous déclare que je ne viendrai plus vous observer…

Formatrice PURGON.- Que je ne veux plus vous voir au sein de la formation…

Inspectrice PURGON.- Et que pour finir toute liaison avec vous, voilà les rapports négatifs que nous faisons sur votre compte.

Tutrice PURGON.- Mépriser mon clystère ?

Stagiaire.- Faites-le venir, je m’en vais le prendre.

Tutrice PURGON.- Je vous aurais tiré d’affaire avant qu’il fût peu.

CDE Purgon.- Il ne le mérite pas.

Inspectrice PURGON.- Il allait nettoyer votre esprit, et en évacuer entièrement les mauvaises habitudes.

Formatrice PURGON.- Et nous ne voulions plus qu’une douzaine de visites, pour laver le fond de votre cerveau.

CDE Purgon.- Il est indigne de vos soins.

Tutrice PURGON.- Mais puisque vous n’avez pas voulu guérir par mes mains…

Inspectrice PURGON.- Puisque vous vous êtes soustrait de l’obéissance que l’on doit au corps rectoral…

CDE Purgon.- Cela crie vengeance.

Formatrice PURGON.- Puisque vous vous êtes déclaré rebelle aux conseils que l’on vous donnait.

Stagiaire.- Hé point du tout.

Tutrice PURGON.- J’ai à vous dire que je vous laisse sans observation…

Inspectrice Purgon : à l’état déplorable de votre esprit…

Formatrice Purgon : aux mauvaises habitudes que vous avez prises.

CDE Purgon.- C’est fort bien fait.

Stagiaire.- Mon Dieu !

Tutrice PURGON.- Et je veux qu’avant la fin de l’année, vous deveniez dans un état incurable.

Stagiaire.- Ah ! miséricorde.

CDE PURGON.- Que vous tombiez dans l’aporie

Stagiaire.- CDE Purgon…

Formatrice PURGON.- De l’aporie à l’agnosie

Stagiaire.- Formatrice Purgon…

Inspectrice Purgon. – De l’agnosie à l’apraxie

Stagiaire.- Inspectrice Purgon…

Tutrice PURGON.- de l’apraxie à l’aphasie.

Stagiaire.- Tutrice Purgon…

En chœur tous les PURGONS.- Et de l’aphasie à la privation de tous vos moyens, jusqu’au licenciement où vous aura conduit votre comportement.

Vous l’aurez compris, il faut avaler jusqu’au bout tous les conseils aussi absurdes qu’abscons jusqu’à l’écœurement, si vous ne voulez pas voir se déchaîner contre vous les Purgons de l’éducation.

Mais pour ne pas désespérer les stagiaires et pour rester dans la comédie, voici une variante avec un stagiaire obéissant ou très résistant aux différents traitements et son dénouement heureux.

Acte 3 (variante) : Régurgitation

Ou selon la définition proposée par le Trésor de la Langue française : Retour du bol alimentaire de l’estomac dans la bouche, qui constitue une phase normale de la digestion chez les ruminants.

Tutrice Purgon.- mon stagiaire, vous avez pris tous mes clystères et adopté la bonne posture. Aussi, je suis bien aise de vous voir bientôt titulaire.

CDE Purgon.- Cela est vrai. Vous avez accepté tous nos traitements et nos lavements.

Stagiaire.- Est-ce que je suis assez compétent et n’ai-je pas encore quelques difficultés ?

Formatrice Purgon.- Quelques difficultés, mais grâce à notre formation, vous êtes assez savant et il y en a beaucoup parmi les titulaires, qui ne sont pas plus habiles que vous.

Stagiaire.- Je sais assez la discipline et comment l’enseigner ?

Tutrice Purgon.- En ayant la posture et la terminologie adéquates, vous apprendrez tout cela, et vous serez après plus habile que vous ne voudrez.

Stagiaire.- Quoi ? L’on sait discourir sur n’importe quoi quand on a cette formation et cette posture-là ?

Inspectrice Purgon.- Oui. L’on n’a qu’à parler ; et tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison.

Chœur de Purgons. – Vivat novus doctus, dictum ac factum, qui bene fecit scriptura reflexiva ac bene cogniciat terminologia fumosa qui n’habet nihilum secretum pro ipsum. – Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat Novus titularius, qui tam bene ecoutat toti nos fumisteri atque avalat totas les couleuvras ac les lavementi acceptat !

Allez stagiaire, encore quelques petits lavements si vous voulez devenir titulaire !

Nota Bene : ne voyez aucune ironie ni double énonciation dans les discours de nos Purgons (même s’ils s’entendent tous très bien à manier le double langage).

Souriez, vous êtes évalués ! Le stagiaire, un malade imaginaire (acte II)

Comédie en 3 actes

  • Acte II : Péroraison
  • Une fois que les Purgons de l’éducation ont décrété que le stagiaire était malade, le diagnostic est vite fait. De toute façon, les docteurs ès éducation ont une maladie prête à l’emploi : gestion de classe. Et ce qu’il y a de bien avec cette maladie c’est qu’elle est très extensible, c’est le mot fourre-tout par excellence, elle peut faire plein de métastases et devenir ainsi très vite incurable. Mais ne vous inquiétez pas, même s’ils n’arrivent pas à vous guérir, les Purgons de l’éducation vont bien vous soigner.

Stagiaire, tutrice Purgon, formatrice Purgon, inspectrice Purgon, CDE Purgon.

Inspectrice Purgon.- Alors de quoi êtes-vous malade ?

Stagiaire.- Je ne saurai vous dire, c’est que je ne souffre pas vraiment.

Formatrice Purgon.- Vous n’êtes qu’un ignorant, vous souffrez de gestion de classe.

Stagiaire.- De gestion de classe ?

Tutrice Purgon.- Oui. Etes-vous parfois obligé d’élever la voix ?

Stagiaire.- Parfois, oui, surtout le vendredi de 16h à 17h, les élèves peuvent montrer des signes de fatigue et être plus agités.

Tutrice Purgon.- C’est un manque de confiance indéniable. Gestion de classe.

Stagiaire.- Mais ils savent aussi se montrer attentifs et travailler en silence.

Inspectrice Purgon.- Justement c’est qu’ils s’ennuient et qu’ils ne travaillent pas assez en groupe. Gestion de classe.

Stagiaire.- Mais je les ai fait travailler en groupe.

CDE Purgon.- Est-ce qu’ils bavardaient ?

Stagiaire. – Ils ne bavardaient pas, ils discutaient entre eux.

Tutrice Purgon. – C’est la même chose. Cela devait être trop bruyant. Gestion de classe.

Stagiaire.- Mais ils ont réussi à produire une nouvelle fantastique très bien écrite. Et l’activité leur a plu.

Formatrice Purgon.- Ils ne sont pas là pour se faire plaisir. Gestion de classe. Est-ce que les classeurs sont bien tenus ?

Stagiaire.- Certains classeurs oui, d’autres non.

Inspectrice Purgon.- Ils doivent tous être parfaitement tenus. Gestion de classe. Et vos élèves participent-ils ?

Stagiaire.- Oui, Madame.

CDE Purgon.- Mais vous n’interrogez pas tous les élèves. Gestion de classe. Est-ce que vous écrivez au tableau ?

Stagiaire.- Oui, Madame.

Tutrice Purgon.- Mais vous écrivez trop ou pas assez. Gestion de classe. Est-ce que vous prévoyez des aides pour les élèves en difficulté ?

Stagiaire.- Oui, Madame.

Formatrice Purgon.- Mais toutes ces aides retardent leur mise en activité. Gestion de classe. Est-ce que vos élèves vous posent des questions ?

Stagiaire.- Oui, Madame.

Formatrice Purgon.- Il s’agit là d’une stratégie dilatoire, il ne faut pas trop expliquer. Gestion de classe.

Tutrice Purgon. – C’est qu’ils n’ont pas bien compris, vous ne donnez pas des objectifs assez clairs. Gestion de classe.

CDE Purgon. – C’est que vous n’affirmez pas suffisamment votre autorité. Gestion de classe.

Inspectrice Purgon. – C’est qu’ils ne vous font pas confiance. Gestion de classe.

Tous les Purgons en chœur. – Gestion de classe, gestion de classe, vous dis-je.

Tutrice Purgon.- Comment diantre faites-vous avec ces deux jambes-là ?

Stagiaire.- Comment ?

Tutrice purgon.- Je m’en ferais greffer deux autres, si j’étais vous. Cela vous permettrait d’adopter la bonne posture et de mieux circuler dans les rangs.

CDE Purgon. – Vous avez là aussi deux yeux qui ne fonctionnent pas bien. Je m’en ferais greffer deux nouvelles paires, l’une sur le visage et l’autre derrière la tête, si j’étais à votre place.

Stagiaire.- Greffer deux paires d’yeux ?

CDE Purgon.- Ne voyez-vous pas qu’ils vous permettraient de surveiller vos élèves pendant que vous écrivez au tableau, d’appréhender d’un seul regard les quatre rangées et de tous les interroger lorsque vous leur faites face ?

Stagiaire.- Cela n’est pas pressé.

Formatrice Purgon.- Que faites-vous de ce cerveau ?

Stagiaire.- Je m’en sers, entre autres, pour penser et préparer mes séquences.

Formatrice Purgon. – Ignorant. Vous n’êtes pas là pour penser mais pour appliquer les conseils que l’on vous donne.

Inspectrice Purgon. –  Ce cerveau-là ne me semble pas sain. Nous allons le curer de fond en comble, enlever toutes les saletés qui vous encombrent l’esprit et mettre à la place tous les savoirs dont vous avez besoin.

Stagiaire.- Me greffer deux jambes, deux paires d’yeux, et me faire lobotomiser pour être titularisé ? Je préfère rester comme je suis. La belle opération, de me faire ressembler à un poulpe araignée décervelé.

Souriez, vous êtes évalués ! Le stagiaire, un malade imaginaire (acte I)

Comédie en 3 actes

Acte I : exposition

Le stagiaire est le plus souvent un malade imaginaire qui n’existe que dans la tête de ses évaluateurs. Pour ces derniers, tout stagiaire bien portant est un malade qui s’ignore. Il faut déjà vous faire à cette idée, vous avez des difficultés. Si, si, c’est un fait, un stagiaire est par nature malade et a des difficultés. Si on ne vous le dit pas au moins une fois durant votre année de stage, c’est que vous êtes un(e) sacré(e) veinard(e) – Vous êtes sûr(e) que vous êtes stagiaire de l’Éducation nationale ? Et si vous ne les reconnaissez pas, c’est que vous êtes dans le déni. Donc, vous avez des difficultés, d’abord parce que vous intégrez un corps bien malade, l’Éducation nationale, et que vous n’êtes pas à l’abri de tous les virus qui traînent, toutes les difficultés qui n’ont jamais été résolues et qu’on va vous coller sur le dos ; ensuite, parce que si vous n’avez pas de difficultés, on vous en créera. Qu’est-ce que vous croyez ? Il faut bien justifier la fonction et le salaire de tous nos bons docteurs ès éducation, les formateurs, les inspecteurs, et même ceux des tuteurs, infirmiers, urgentistes, selon les cas, parfois fossoyeurs, certains faisant tout pour vous enterrer. Car si vous n’êtes pas malade, à quoi ça sert d’avoir prévu autant de monde et autant d’argent pour vous soigner ? C’est que ça coûte cher une année de stage, votre inscription à l’Espé, votre parcours de formation, vos remboursements de déplacement, la prime de votre tuteur/tutrice et le salaire de vos inspecteurs. Il va bien falloir justifier tous ces frais et rentabiliser tout ce que vous coûtez à l’État. Car, oui, c’est comme ça, c’est vous qui coûtez du temps, de l’énergie, de l’argent et qui devrez rendre des comptes. Et si vous n’arrivez pas à vous soigner, vous pourrez le payer très cher.

Si, donc, vous avez le malheur, comme moi, de tomber sur des docteurs ès éducation et une tutrice façon Purgon, vous verrez vite qu’ils ne sont pas là pour accompagner un enseignant bien portant et qui a juste envie de le rester en bénéficiant d’une formation et de conseils pertinents. Non ils sont là pour vous ausculter, prendre le pouls, mesurer la tension, disséquer votre pratique, scanner votre cerveau, trouver ce dont vous pouvez bien souffrir et vous prescrire tout à un tas d’injonctions contradictoires ou de conseils ineptes qu’il vous faudra suivre et appliquer si vous ne voulez pas être accusé(e) d’être dans le déni et de refuser de vous former. Si vous résistez, vous serez diagnostiqué(e) en grandes difficultés et vous aurez à votre chevet tout un tas de Purgons qui feront passer un simple rhume pour une pneumopathie aiguë avec hospitalisation à la clé. Et là, tout le corps médical est sollicité. Toute la science ès éducation au service du stagiaire en difficultés. Et vous avez intérêt à avoir un moral d’acier et une santé de fer si vous ne voulez pas succomber à tous leurs mauvais traitements, à leurs lavements et leurs saignées.

Pourquoi Agate sans h ?

 

oeil 5Agate comme la pierre, pour un livre au style parfois lapidaire et une stagiaire lapidée ? Iris Agate, le mariage de la fleur et de la pierre ? Ou bien Agate, comme la bille en forme d’œil, et Iris qui en est la partie colorée. Cette symbolique de l’œil est intéressante surtout lorsqu’on l’applique au nom de mon héroïne et à mon nom de plume, Iris Agate, qui est l’anagramme de stagiaire.

oeil 4Car lorsque vous avez réussi votre concours, vous n’êtes pas enseignant, vous êtes stagiaire. Et que recouvre ce nom ? Un non-statut, un no man’s land, une zone de non-droit dans laquelle peut sévir une gent peu fréquentable tout juste occupée à abuser de son pouvoir, une identité confisquée au même titre que des droits. Que s’agit-il vraiment lors de cette année de stage ? D’observations et d’évaluations ni plus ni moins. Bien sûr, certains penseront que ces observations sont profitables, qu’il s’agit d’aider le stagiaire à améliorer sa pratique, à entrer dans le métier d’enseignant. Je le pensais aussi. Mais la réalité est tout autre.

oeil 3Le stagiaire est observé, scruté, épié par de multiples regards qui vont lui renvoyer une image parfois déformée, négative, une multiplicité d’images même que le stagiaire aura du mal à faire coïncider pour comprendre ce que l’on attend de lui mais aussi parvenir à cette image d’enseignant et être validé et titularisé. Le stagiaire n’est qu’un reflet qui ne doit surtout pas réfléchir par lui-même mais réfléchir le monde, les pensées, les points de vue de ceux qui réfléchissent à sa place. Être observé et se taire, voilà ce que l’on attend du stagiaire.

oeil 1oeil 2Regards croisés, convergents, divergents, contradictoires et souvent malveillants… c’est ce à quoi vous pourrez, en tant que stagiaire, être confronté.

C’est ce à quoi j’ai été confrontée : des regards floutés, biaisés, de travers, en coin, des jugements de valeur dénigrants sur ma personnalité et non sur ma pratique, pour une image en miettes. J’ai été dès le départ condamnée, enseignante mort-née avant d’avoir vécu ; qu’importe ma pratique, mon travail, j’étais jugée sur des préjugés, des ressentis. A l’instar de Smourov, dans Le Guetteur de Nabokov, plongé « au sein d’un enfer de miroirs dont il ne sortira qu’au moment où deux images pourront enfin coïncider », j’ai pu reconstituer une image, sortir de cet enfer, jouer avec les lettres et les mots et redonner au stagiaire une identité, Iris Agate et, pour mieux l’exprimer, deux yeux, un regard singulier, un point de vue, pour enfin réfléchir, à travers un roman et un nom de plume, les méthodes de ces observateurs/évaluateurs, cette « gent cruelle des assis ».

Souriez, vous êtes évalués ! Evaluate vs exterminate : les évaluateurs daleks (1)

Comme vous le savez déjà, en tant que stagiaires, vous allez tout au long de l’année être observés et surtout évalués. Dans la série « Souriez, vous êtes évalués ! », proche parfois de la pire des téléréalités, vous allez peut-être connaître des épisodes pas toujours drôles, la plupart du temps éprouvants et inutiles, mais que vous ne pouvez pas zapper si vous voulez être titularisés. Le casting laisse souvent à désirer, mais ce n’est pas à vous d’en décider. De toute façon, vous n’êtes pas un personnage clé, même si c’est votre carrière qui est en jeu, vous ferez plutôt de la figuration. Fort de votre statut de stagiaire ou d’intermittent de l’éducation, vous allez donc voir défiler dans votre classe des évaluateurs très divers.

Je vais vous parler ici de la pire espèce des évaluateurs et dont l’utilité est très contestable, puisqu’ils ne servent qu’à bien faire suer les stagiaires, et ensuite à encombrer inutilement les décharges, car ils ne sont pas biodégradables et difficilement recyclables. Ce sont les évaluateurs daleks. On ne les distingue pas les uns des autres car ils se reproduisent par clonage. Aussi pouvez-vous tout à la fois avoir affaire à un tuteur ou une tutrice dalek, un formateur ou une formatrice dalek, un chef d’établissement dalek, un inspecteur ou une inspectrice dalek. Et là, méfiance, les daleks deviennent vraiment méchants lorsqu’ils peuvent se regrouper et leur évaluate risque fort de se muer en exterminate.

Il est facile de les reconnaître : ils n’éprouvent aucune émotion en dehors de la haine, ils sont donc sans pitié ; ils vous observent par le petit bout de leur lorgnette, à travers un prisme très étroit, qui leur offre une vision déformée de la réalité et de votre pratique ; ils ont un vocabulaire stéréotypé, les mêmes obsessions et tics de langage, leurs connexions cérébrales ne sont pas toujours au point, et parfois des fils se touchent. Ils se mettent alors à clignoter et ils vous en font voir de toutes les couleurs. Quoi qu’il arrive, vous n’êtes pour eux que de la chair à canon.

Si vous avez, malheureux stagiaire, affaire à un évaluateur dalek, surtout ne fuyez pas, ça risque de l’énerver. Non, respirez un grand coup, et faites votre séance comme si de rien n’était, en priant pour que vos élèves ne remarquent pas au fond de la classe l’étrange boîte de conserve à la voix métallique qui vous scrute à la loupe, vous fusille du hublot et guette le moindre de vos faux pas : sinon vos élèves vont se tortiller sur leur chaise, et on dira qu’ils se tiennent mal ; se taire et peu participer et on notera que vous n’avez pas su générer un climat de confiance ; partir en courant dès la sonnerie et on vous reprochera de manquer d’autorité ; se retourner sans cesse l’air inquiet et on vous accusera de ne pas les intéresser ; demander à un camarade ou à vous-même ce que c’est que cette drôle de bête-là et on dira qu’ils font preuve de stratégie dilatoire et que vous ne les gérez pas…

Vous l’aurez compris, face à des évaluateurs daleks, il faut faire profil bas. Ils rejettent tout ce qui est exogène, extérieur à leur monde. Votre expérience, ils n’aiment pas ; vos diplômes, vous les oubliez, licencié à la rigueur, maîtrisé sûrement pas car c’est eux qui décident à l’aide de croix si vous maîtrisez quoi que ce soit, mastérisé seulement et seulement si vous l’êtes à la sauce meef, certifié, agrégé, ça ne compte pas puisque c’est eux qui décident s’ils doivent vous titulariser…

Et surtout, surtout si vous êtes Docteur, ne le leur dites pas, ça peut les rendre fous ! Exterminate ! Exterminate !

(1) Référence bien sûr à la célèbre série britannique produite par la BBC, Doctor Who, et notamment aux ennemis jurés du Docteur, les Daleks.